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Homosexualité et fascisme
de Klaus Mann
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En Union soviétique, une législation
promulguée récemment soumet
l'homosexualité à de lourdes
condamnations. Voilà qui surprend,
et l'on se demande sur quelle logique
et quelle morale un gouvernement socialiste
peut se justifier pour amputer de ses
droits et diffamer une groupe humain précis
dont la " culpabilité "
repose sur des penchants particuliers
qui lui ont été donnés
par la nature, mais c'est ainsi.
Les ennuis et les scandales que l'Union
soviétique connaît dans ses
territoires orientaux ont certainement
poussé à l'instauration
de ce genre de loi humiliante - contre
laquelle la gauche des pays de l'Europe
centrale et occidentale s'acharne à
se battre depuis des décennies.
|
Klaus Mann |
A ces difficultés cruciales, qu'il
faudrait, à coup sûr, régler
par d'autres mesures, vient sans doute se greffer
aussi l'état d'esprit du moment. C'est
à cet état d'esprit, et en aucune
façon aux difficultés en question,
que j'accorderai la prépondérance.
Par état d'esprit du moment, je n'entends
pas simplement, et pas en premier lieu, la tendance
toujours plus nette en Union soviétique
à réfléchir et à
porter un jugement sur le sens de l'érotisme
dans un sens de plus en plus sévère
et conservateur, tendance qui peut s'expliquer
par une réaction contre des libertés
devenues peut-être excessives. J'entends
plutôt cette méfiance et cette
aversion envers tout ce qui est l'homoérotisme,
qui atteignent un degré intense dans
la plupart des milieux antifascistes et dans
presque tous les milieux socialistes.
On n'est plus loin d'identifier l'homosexualité
au fascisme. Impossible de garder là-dessus
le silence plus longtemps. Nous combattons les
préjugés raciaux. Et nous laisserions
cependant se propager le préjugé
le plus insensé contre certains penchants
particuliers ?... On semble oublier de quel
côté provient tout ce qui a été
accompli pour discréditer et diffamer
l'homosexualité. L'article 175 a été
défendu et maintenu par la bourgeoisie
réactionnaire et par l'Eglise, laquelle
a justement montré là un élément
de sa nature qui fait qu'elle nous restera toujours
étrangère et hostile. Ce qui était
progressiste était contre cet article.
La lutte contre l'homosexualité était
l'affaire " morale " de la bourgeoisie;
elle a été menée avec le
même pathos que la lutte contre l'amour
libre, autrement dit avec le pathos d'une "
morale " qu'aujourd'hui nous ne combattons
même plus (comme Wedekind pouvait encore
le faire), mais à laquelle nous sommes
tout simplement hermétiques. L'idée
même de ce qui est moral a changé.
Mais voici que, sous d'autres présages,
nous daignons revenir sur cette idée.
Quand on est arrivé à l'âge
adulte, est-ce encore un sujet de conversation
que de se demander si l'on peut accorder à
chacun le droit d'aimer d'une manière
qui soit précisément sa manière
à lui, à condition que les relations
domestiques n'en soient pas perturbées,
ni abusée l'innocence des mineurs (réserves
qui valent évidemment aussi bien pour
l'inverti que pour l'individu "normal")?
N'a-t-on pas honte d'ouvrir à nouveau
cette discussion sur quelque chose qui va de
soi, de donner lieu à l'ouvrir de nouveau
?
La partie éclairée de la bourgeoisie
des grandes villes a déjà surmonté
sa conception étroite et fausse de la
morale : tolérante sur la question de
l'érotisme, elle en reste naturellement
à des positions dures sur la question
de la propriété. Mais maintenant
c'est le socialisme qui adopte une position
à laquelle même la bourgeoisie,
la considérant comme désuète,
a donné un coup de balai! Une phrase
étonnante est attribuée à
Maxime Gorki, pas moins: " Faisons disparaître
tous les homosexuels, et le fascisme disparaîtra!"
Hélas, il n'est pas impossible que le
pape de la littérature socialiste ait
vraiment dit cela. Car tel est l'état
d'esprit du moment. Mais d'où vient-il
donc ? D'où vient que dans les journaux
antifascistes nous lisions les mots " assassins
et pédérastes presque aussi fréquemment
réunis que " traîtres au peuple
et juifs " dans les feuilles nazies ?
Le mot " pédéraste "
comme une injure - uniquement parce qu'il y
en a beaucoup dans les organisations nazies
qui aiment les jeunes gens au lieu d'aimer les
femmes ! C'est une histoire qui a commencé
avec le combat mené de façon perfide
et indigne contre le capitaine Röhm. Les
sottes lettres sentimentales qu'il avait envoyées
d'Amérique du Sud relevaient de sa vie
privée. Il était d'une vulgarité
absurde et superflue de les traîner sur
la place publique. La manière était
non seulement vulgaire et malhabile, mais son
efficacité a été nulle.
Le capitaine Röhm n'en a pas été
atteint: ceux qu'on espérait braquer
aussi contre lui, ou bien n'ont pas cru l'histoire,
ou bien n'ont rien trouvé à redire;
et les autres, ceux qui ont été
outrés, ne le portaient déjà
pas dans leur cœur avant. Que Hitler se
soit alors interposé et qu'il ait continué
à couvrir celui qui se trouvait, dans
un sens petit-bourgeois, "compromis",
a jeté, pour la première et dernière
fois, une image presque sympathique sur les
odieux compères. Les gens les plus honnêtes
ont dû se dire que c'était vraiment
beau, que Hitler tenait à son soldat,
malgré tout ce que les journaux pouvaient
déblatérer sur sa vie privée.
Mais que des journaux qui donnaient avec prédilection
dans le "libéralisme éclairé",
se mettent soudain à crier " Pédéraste
! " à la manière d'une épouse
hystérique de pasteur, a dû être
ressenti comme indélicat et déplacé.
Je me souviens combien il était méchamment
ridicule et pénible de voir un journal
berlinois du soir qui avait une rédaction
presque exclusivement composée d'homosexuels
plutôt entreprenants, se distinguer par
des titres railleurs et indignés, comme
s'il n'y avait rien d'autre à reprocher
aux nazis que la vie amoureuse du gros capitaine.
Or il y avait cependant, et il y a toujours,
tout à leur reprocher. Pas même
ne peut être porté à leur
crédit qu'au moins sur la question de
l'homosexualité ils ont été
courageux ou conséquents. Hitler n'a
couvert son vieux camarade Röhm que le
temps durant lequel il en avait besoin, pas
au-delà. Quand il a décidé
de le laisser tomber, ce qu'assurément
il a fait de façon radicale, il est notoire
qu'il l'a surtout accusé d'avoir des
"penchants particuliers". Ce qui n'était
jamais parvenu aux oreilles du Chef suprême
auparavant ! Et Hitler de se scandaliser, comme
les journaux libéraux de leur côté.
Le Docteur Goebbels en éprouva jusqu'à
une envie de vomir. Envie qui fut aussi la nôtre,
causée non par le sujet de l'affaire,
mais par une indignation aussi hypocritement
éhontée bien sûr.
Que dans la "villa" de Röhm
– qui n'avait rien d'une villa mais qui
n'était qu'un bistrot – tout se
soit passé différemment de qui
a été raconté par Goebbels,
on le comprend aisément : quelqu'un dans
son genre ne va pas subitement se laisser aller
à dire la vérité. Mais
à supposer que le plus élevé
des juges tout en haut de son tribunal ait réellement
vue les "scènes dégoûtantes",
alors qu'en définitive, quand on survient
en intrus dans la chambre, on n'assiste jamais
au spectacle, ce ne serait pas des scènes
qui nous remueraient l'estomac. Elles nous donneraient
plutôt à penser que même
chez des gens que nous ne tenons pour rien d'autre
que des bêtes féroces, existe une
sorte de contact humain qui est vraisemblablement
ordinaire. Ce n'est pas ce que la presse de
gauche a mis en avant contre Röhm avec
une insistance si particulière, puis
Hitler, qui fait que nous sommes contre lui
: c'est tout simplement qu'à l'instar
de tous les dirigeants nazis, ce n'était
qu'un gredin d'une barbarie cynique.
Mais laissons là Röhm. Ce contre
quoi nous en avons, c'est qu'on dise d'un homme
qui préfère son propre sexe au
sexe féminin qu'il a les "penchants
particuliers" du capitaine Röhm. On
peut à la rigueur, dans la pire des colères,
crier à un menteur notoire et invétéré
qu'il ment aussi bien que le ministre allemand
de la Propagande, mais c'est comme si l'on prétendait
de quelqu'un qui a un pied bot, qu'en ayant
l'infirmité du ministre Goebbels il se
situe au même niveau moral. D'un homosexuel
on pourrait finalement tout autant tirer le
constat qu'il a les penchants de Léonard
de Vinci ou de Socrate. Ce qui serait également
stupide. Celui qui éprouve une attirance
pour son propre sexe n'est vraisemblablement
qu'un brave bourgeois; un ouvrier passablement
appliqué. Il n'est, au cas où
on en douterait, pas plus génial que
bestial (il n'est ni Léonard de Vinci,
ni Röhm).[... ]
Mais faut-il encore croire que ceux qui sont
exclusivement homosexuels forment un groupe
homogène ? Le slogan pas très
heureux de "troisième sexe"
a contribué à cette erreur plutôt
naïve. En vérité, toutes
les catégories se trouvent parmi ceux
qui sont exclusivement homosexuels, de l'esthète
décadent au valet de ferme; il n'y a
pas simplement un groupe sui serait "actif"
et un autre qui serait "passif", mais
toutes les sortes d'activité et de passivité
existent, avec toutes les nuances possibles
entre ces deux conditions de sensibilité.
L'homosexualité était répandue
dans les Etats militaires prônant l'ascétisme
(Sparte, la Prusse) et dans civilisations décadentes
hyperraffinées (la Rome tardive, Paris
et Londres au tournant de 1900). Elle a joué
aussi un rôle à des époques
qu'on a l'habitude de nommer des époques
de splendeur: qu'on pense aux meilleurs moments
d'Athènes, à la Renaissance. De
tout temps, il y a eu des centaines de types
différents d'homosexuels, également
de très médiocres et désastreux.
Il est indéniable qu'un nombre relativement
grand de génies de l'humanité
étaient enclins à cette forme
d'amour, des génies en tous domaines
et de toutes sortes, pour des raisons dont la
complexité ne permet pas de débattre
ici. [...]
Mais dans le pays que nous voudrions voir le
plus éclairé, le plus progressiste
du monde, la forme d'amour que nous évoquons
est dorénavant passible d'une affreuse
répression. Et dans n'importe quel journal
de gauche, on lit des blagues idiotes sur les
arrière-trains, alors qu'en même
temps, à Berlin, sont organisées
"des razzias nocturnes contre les homosexuels",
envoyés ensuite dans des camps de travail.
Ce qui va tout à fait bien aux nazis,
c'est, d'une part de former des cliques d'homosexuels,
et d'autre part d'enfermer les homosexuels,
de les castrer ou de les tuer. La gauche, elle,
devrait se montrer plus objective. Mais en attendant
elle adopte, sur cette question justement, les
préjugés les plus boutiquiers.
Avec l'explication que voici: les jeunes, mis
à vivre ensemble dans des camps, sont
inévitablement conduits à dormir
l'un avec l'autre. Qu'on s'informe toutefois
si dans les unions de jeunesse de gauche et
prolétariennes, semblable chose était
bannie : la réponse étonnera celui
qui tient l'homosexualité pour une particularité
du fascisme. C'est l'esprit de ces camps qu'il
faut clouer au pilori et rejeter ; non le fait
que s'y trouvent, ce qui va de soi, également
des invertis, ou certains qui sont prêts
à jouer les "bons compagnons".
Les "ligues", à ce qu'on dit,
ont toujours eu un caractère homoérotique,
et c'est sur le principe des ligues que se base
le fascisme.[...]
L'exercice final est toujours d'en venir au
Chef suprême. la déification de
sa personne aurait, consciemment ou inconsciemment,
un caractère homosexuel. Qu'on demande
à un jeune hitlérien qui a une
petite amie s'il éprouve une attirance
pour le Chef suprême, il éclatera
de rire ou répondra comme à un
outrage. Cette réaction n'exclut pas
le complexe inconscient qui peut exister en
bien des cas. La question décisive reste
cependant celle-ci: quel Chef est aimé
d'une telle manière ? Les marxistes ont-ils
oublié que le dogme et le type de Chef
que nous combattons est déterminé
par les faits économiques ? Ont-ils oublié
que Hitler, qui est sans aucun doute beaucoup
plus chaleureusement et hystériquement
aimé par les femmes petites-bourgeoises
que par les hommes, virils ou efféminés,
n'est pas arrivé au pouvoir grâce
à "la contamination de la jeunesse
allemande par l'homosexualité",
mais parce que Thyssen finançait, et
que les mensonges payés ont jeté
la confusion dans les cerveaux de tous ceux
qui avaient faim ? On est en train de faire
de " l'homosexuel " le bouc émissaire,
un peu " le Juif " des antifascistes.
C'est abominable. Avoir en commun avec des bandits
des penchants érotiques particuliers
ne fait pas de vous, d'emblée, un bandit.
Je n'enfonce nullement des portes ouvertes quand
j'énonce une telle évidence. Beaucoup
de conversations que j'ai eues et la lecture
de nombreux articles tout à fait indignes
dans les journaux me prouvent que répéter
ces évidences est malheureusement nécessaire.
L'homosexualité n'est pas à "
extirper ", et si elle l'était,
l'humanité en sortirait appauvrie de
quelque chose d'incomparable qu'elle lui doit.
Le sens de l'humanisme nouveau, pour la réalisation
duquel nous voulons voir dans le socialisme
un préalable, ne peut être que
dans une chose : non seulement tolérer
tout ce qui est humain et qui ne cause pas de
troubles criminels dans la communauté,
mais l'intégrer, mais l'aimer, le faire
accepter, pour qu'ainsi la communauté
en tire profit.
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