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150e ANNIVERSAIRE DES FLEURS
DU MAL. Parfum de scandale
| Le 23 juin
1857, Charles Baudelaire a 36 ans. Essayiste
et journaliste, traducteur de Edgar Allan
Poe, amoureux des femmes et méprisé
par sa mère, il publie l’oeuvre
de sa vie : ‘Les Fleurs du mal’.
Un recueil de poèmes sulfureux
entré depuis au panthéon
de la littérature française,
bousculant à jamais les frontières
de la poésie.
Elles ont un âge, celui de “l’horloge,
dieu sinistre, effrayant impassible, dont
le doigt nous menace et nous dit : Souviens-toi
!” Mais comment les oublier,
elles, les éternelles. Cela fait
150 ans que Baudelaire a posé ces
mots extraordinaires, patrimoine florissant
de la poésie française.
Pourtant le bouquet n’a pas séché,
et ses fleurs au soleil de nos yeux n’ont
cessé de s’épanouir.
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Jamais un recueil de poèmes français
n’aura été si populaire.
Plus couru que les "Paroles" de Prévert,
que "Les yeux d'Elsa" d’Aragon,
ou encore que les "Poèmes Saturniens"
de Verlaine, les rimes de Baudelaire ont laissé
leurs effluves dans toutes les mémoires.
Souvenirs d’un apprentissage scolaire
laborieux ou d’adolescentes crises de
l’âme, ils se raniment instantanément,
à peine passée la première
hémistiche.
Pourtant ce trésor si cher au coeur
de la France n’a pas coulé que
des jours heureux. Quelques semaines à
peine après la publication du recueil,
le 5 juillet 1857, un article du Figaro signé
Gustave Bourdin fustige les textes de Baudelaire
: “Ce livre est un hôpital ouvert
à toutes les démences de l’esprit,
à toutes les putridités du coeur.”
Le scandale éclate, attisé
par une presse pudibonde choquée par
le prosaïsme sordide des poèmes
- principalement ceux du chapitre ‘Fleurs
du mal’ ; ‘La Destruction’
et ‘Les Métamorphoses du vampire’
en tête. S’ensuit la saisie de l’ouvrage
le 17 juillet et un procès qui fera grand
bruit, au terme duquel Baudelaire et son éditeur
Poulet-Malassis sont condamnés à
de symboliques amendes. ‘Les Fleurs
du mal’ sont censurées, amputées
de six poèmes parmi lesquels ‘Les
Bijoux’, ‘Lesbos’ et ‘Femmes
damnées’.
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Mais ce scandale,
Baudelaire l’attendait. Certains de
ses poèmes, publiés depuis
les années 1840, ont déjà
suscité les foudres de la critique.
Le nom même qu’il choisit de
donner à son recueil - après
avoir pensé l’intituler ‘Les
Limbes’ ou ‘Les Lesbiennes’
- est une provocation. Il rompt avec le
traditionnel schéma qui lie le mal
au laid et esquisse d’emblée
une vision poétique novatrice qui
promet de susciter l’incrédulité
et la vindicte. Le ton est donné.
Au royaume des fleurs, l’oxymore
est roi et les sens esthétiques sont
renversés. |
Le monde entre dans une nouvelle ère,
et Baudelaire, dandy irrévérencieux
et génie de la rime, signe le prologue
de ces temps incertains.
La polémique fait son oeuvre, et la
réparation officieuse qui intervient
en 1860 sous la forme d’une indemnité
littéraire de 500 francs, allouée
au livre par le ministère de l’Instruction
publique, vient clore le chapitre des récriminations.
Marqué par son jugement et son implication
en termes de liberté artistique, Baudelaire
repense ses ‘Fleurs du mal’, remanie
certains textes, et ajoute 32 poèmes
aux 94 que la censure n’a pas condamnés.
‘Les Fleurs du mal’ sont l’oeuvre
d’une vie, le fruit vénéneux
de la carrière du poète. Il en
a pensé la répartition et la chronologie
comme on construit un roman, avec son prologue,
son développement et sa conclusion. Un
roman de poèmes qu’il peaufine,
qu’il veut le plus vrai et le plus juste,
le plus libre aussi, de dire les contradictions
et la dualité du monde.
Au-delà de leur puissance évocatrice,
de leur beauté sombre et de leur portée
syncrétique, les vers de Baudelaire occupent
surtout une place exceptionnelle dans la littérature
française. Lassé du lyrisme
romantique et du formalisme, Baudelaire balaie
les codes qui ont fait la renommée des
belles lettres françaises et enfonce
la porte d’un modernisme qui ne s’arrêtera
plus. Son oeuvre reflète l’industrialisation
galopante, elle est intrinsèquement urbaine,
loin, très loin de l’esthétique
romantique.
Nourris d’une incroyable conscience sociale,
ses textes sortent du cadre de la poésie
pure. Ils prennent une forme violemment prosaïque
pour dire les doutes et les craintes que laissent
dans leur sillage les avatars du progrès.
De ce maelström violent, le poète
extrait un irrépressible sentiment d’angoisse,
ce spleen, l’essence du recueil qui par
quatre fois donne son nom à un poème.
“Je suis comme le roi d’un pays
pluvieux, riche, mais impuissant, jeune et pourtant
très-vieux...” Baudelaire,
précurseur d’une littérature
“sociétale”, met en vers
ses angoisses personnelles, guidées par
une conscience éveillée des incertitudes
de son temps - la mort en suspens, comme un
dernier vestige, peut-être, d’un
romantisme moribond.
Dans une lettre qu’il lui adresse le
13 juillet 1857, Flaubert félicite Baudelaire
: “Vous avez trouvé le moyen
de rajeunir le romantisme. Ce qui me plaît
avant tout dans votre livre, c’est que
l’Art y prédomine. Vous êtes
résistant comme le marbre et pénétrant
comme un brouillard d’Angleterre.”
L’art devant, le sentiment derrière.
La petite révolution que Baudelaire inflige
aux lettres françaises fera vite son
chemin, et si à sa mort la condamnation
est quasi unanime, ‘Les Fleurs du mal’
trouvent quelques années plus tard, chez
les symbolistes, chez Rimbaud et Verlaine, des
admirateurs convaincus. A l’aune
du XXe siècle, les poèmes de Baudelaire
deviennent le symbole de l’affranchissement
des codes et celui du renversement des valeurs.
A l’heure de fêter le cent cinquantième
anniversaire de la publication du recueil, de
nombreuses manifestations et autres clins d’oeil
viennent saluer ce fleuron de la poésie
française. Les éditions du Chêne
publient "Les Fleurs du mal illustrées
par Matisse" et Diane de Selliers sort
une version agrémentée des toiles
de la peinture symboliste et décadente.
Deux ouvrages commémoratifs du plus bel
effet. L’exposition, titrée "Auguste
Poulet-Malassis et Charles Baudelaire, 150 ans
de l'édition des Fleurs du mal",
se tient en l’église des jésuites
d’Alençon du 23 juin au 14 octobre.
Elle met en relief l’aventure éditoriale
conflictuelle et l’amitié des deux
hommes. Le 27 juin, Sotheby’s
procédera à la vente aux enchères
des pièces de la collection Baudelaire
de Pierre Leroy. Un trésor comprenant
un exemplaire offert par l’auteur à
son ami le peintre Eugène Delacroix.
A cette occasion, l’édition du
22 juin de ‘Bibliothèque Médicis’,
émission présentée par
Jean-Pierre Elkabbach sur Public Sénat,
sera consacrée au poète. Enfin
tout récemment, c’est le couturier
Jean-Paul Gaultier qui, à sa façon,
s’est approprié le recueil de Baudelaire,
en baptisant son nouveau parfum Fleur du mâle.
Alors, hommage littéraire ou allusion
douteuse ? Amis de la poésie, bonsoir
!
“Le poète est semblable au
prince des nuées qui hante la tempête
et se rit de l’archer ; exilé sur
le sol au milieu des huées, ses ailes
de géant l’empêchent de marcher.”
Baudelaire, l’albatros, a survolé
son temps, pris sur lui d’incarner le
mouvement et tracé les lignes de l’avenir.
Il a inscrit les versets d’une oeuvre
atypique, exquise et cruelle. Pour toujours,
ses poèmes ont le parfum du souffre et
la beauté de l’exception. Ils sont
ces “rares fleurs mêlant leurs odeurs
aux vagues senteurs de l’ambre.”
Un parfum enivrant, résolument moderne,
qui n’a pas fini de nous tourner la tête.
Car au gré des saisons, à l’abri
du temps, jamais ne se fanent ‘Les Fleurs
du mal’.
Paris, juin 2007
Thomas Flamerion
Inscripciones
y comunicaciones:
info@lacasaquegrita.org
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